Le trouble bipolaire m’a obligée à cohabiter avec du lithium dans mon corps pendant une quinzaine d’années. C’est pas rien !
J’appréciais ses qualités : m’aider à raccourcir les hypomanies et déprimer moins fort, me donner une qualité de vie intéressante, me forcer à boire beaucoup d’eau, pis apprivoiser les prises de sang.
Mais je commençais à trembloter, puis je me levais quatre fois par nuit pour uriner. J’avais bien compris que les médicaments ne suffiraient pas pour garder un équilibre. Je m’étais arrangée pour manger mes p’tits légumes, pis prendre mes p’tites marches et suivre mes humeurs au fil des semaines. À défaut d’être poche pour gérer mon stress, je faisais tout ce que je pouvais pour garder « la bête » endormie en moi.
Quand elle se pointait le museau, me faisant parler super vite, me rendant trop familière, pis se prenant une grosse poignée dans mes économies, je m’en rendais compte plus vite. Je sauvais la mise avec un médicament complémentaire, qui me faisait dormir comme un gros bébé joufflu.
Cet état de léthargie salutaire, j’essaie quand même de l’éviter, parce qu’il est coûteux en énergie. Ça laisse des dégâts, une hypomanie, des phrases ou des actions dont on n’est pas fiers.
Mais là, un nouveau défi se pointe, il paraît que mes reins sont menacés. Il faut que je change de molécule. C’est préventif, mais il ne faut pas trop attendre. C’est là que le Seroquel débarque dans ma vie, à grand coup de somnolence, pis de nuits profondes. Je dors tellement que si je ne mets pas de réveille-matin, je vais dépasser les 10 heures de sommeil, moi qui en dormais 8 divisé en 4 !
De jour, je suis plus que mollo. Il m’est arrivé d’échapper des objets à terre. Heureusement, je ne conduis pas de machinerie lourde. Je ne conduis pas pantoute, en fait. Mais bien que j’aie le privilège de travailler de chez moi, je suis en pleines démarches pour lancer une
entreprise et peut-être me trouver une job à temps partiel à côté, récession oblige. J’aurais besoin de toutes mes capacités, mais c’est maintenant qu’on joue dans les racoins de mon cerveau.
J’aime travailler à temps partiel : je suis une contemplative. Un oiseau, un flocon, un mini camion qui nettoie la rue, ça me fait sourire. C’est comme si mon esprit s’était dit : tu es tellement stressée pour des riens que je vais au moins te mettre l’option de t’émerveiller pour des petites choses aussi. Une belle compensation. Un rien me fait rire aussi. Mais peut-être que dans le monde moderne, c’est de plus en plus dur d’arriver à temps partiel.
La vie continue, et je me bats pour garder les yeux bien ouverts, me souvenir de mes idées, tout ça avec cette camisole de lourdeur. Je me force pour garder un horaire stable, ne pas faire de sieste, bien manger, aller marcher aux deux jours. La camisole s’allège un peu… jusqu’au prochain palier où je ne sais pas comment je vais réagir. J’essaie de ne pas y penser, de juste accueillir la suite. On fera un suivi téléphonique avec ma médecin, donc si je réagis mal, on prendra une autre option. Épival, peut-être. Je prends deux secondes pour dire à quel point j’ai une médecin qui est à l’écoute. Je sais que je suis privilégiée. Ça me fait capoter toute cette tranche de la population qui erre sans médecin.
Je fais un peu moins de phobie sociale depuis la nouvelle médication. En même temps, je me sens dans une bulle de coton. Je dois continuer de payer mes comptes et agir comme si je n’avais pas ce changement à intégrer. La vie ne va pas attendre que j’aille mieux. C’est à moi de me ménager un peu chaque jour, en attendant de retrouver mes capacités au complet (je l’espère).
Au fil des semaines, je suis la même en pire, puis la même en mieux. Je sais que je dois me laisser du temps. Peut-être que malgré tout, le bon moment, c’est maintenant ? Je le comprendrai plus tard, quand j’aurai passé au travers. Je ne suis pas croyante, mais c’est un acte de foi, mon affaire.
— Anonyme



