Dans ma vingtaine, une grande tristesse vivait en moi. Elle n’avait nulle part où se déposer, alors elle s’est accrochée à moi. Silencieuse, diffuse, sans contour. Elle s’est logée dans mes gestes, dans tout ce que j’essayais d’oublier. Et moi, j’ai tenté de vivre plus fort qu’elle.
Je me suis perdue dans trop d’amour, trop de consommation, trop de fuite. Par l’excès, j’ai tenté de me convaincre que la vie valait la peine d’être vécue. Après quelques mois à rechercher l’intensité, à me mettre en danger, je me suis éloignée de moi-même au point de ne plus savoir qui j’étais.
J’étais dans un tel état d’incongruence que tout me paraissait faux. J’avais perdu ma manière d’être au monde, et le fil même de la relation à l’autre. Les rétroactions me blessaient, elles me reflétaient ce que je fuyais depuis trop longtemps.
Mon effondrement ne s’est pas produit d’un coup. Il est venu lentement, après des jours, des mois à perdre la notion du temps,

à m’intoxiquer pour rester debout, à chercher un nord que je n’avais plus, et que je n’avais peut-être jamais connu. Je n’avais pas encore découvert en moi cette sécurité intérieure, cette boussole discrète mais essentielle, qui permet de rester entière, même quand tout vacille.
Je me suis repliée sur moi-même, jusqu’à me rendre invisible. Le monde extérieur devenait insupportable. Chaque regard, chaque mot, chaque interaction me blessait. Comme une peau à vif. J’étais éclatée, transparente, et en même temps submergée par trop de vérité,
sans pouvoir y répondre, ni m’en protéger.
Je voulais comprendre ce qui m’arrivait. Les pensées se sont mises à tourner toutes seules, en boucle, sans fin. Des souvenirs douloureux remontaient, s’enchaînaient, m’envahissaient. Malgré moi, j’ai tissé un fil invisible entre toutes mes blessures, comme une vision globale de qui j’étais, pourquoi j’étais brisée, et comment le monde tournait faux. Mes pensées n’étaient plus un outil. Elles étaient devenues un labyrinthe. Déconnectées de la réalité, sans écho, sans contrepoids. Comme un rêve… mais à l’envers.
Il y a eu une période où je n’arrivais plus à insérer une clé dans une serrure, ni à retrouver mes clés dans mon sac. Attacher mes souliers me demandait un effort immense. Les jours se suivaient, mais je ne parvenais plus à prévoir, ni à planifier quoi que ce soit. Écrire m’était devenu pénible. Mes pensées étaient éclatées, éparpillées, partaient dans tous les sens. Je n’y arrivais plus. Et c’est ce deuil-là, celui de l’écriture, qui m’a bouleversée le plus. C’est lui qui m’a poussée à faire quelque chose pour revenir à moi-même.
Alors j’ai recommencé à lire. Je me disais que le cerveau se reconstruit par l’expérience. J’ai persévéré. Des livres entiers, à la recherche de réponses. Comme si la lucidité pouvait me libérer.
J’ai repris le travail. J’ai empilé les routines, les distractions, les études. J’ai réappris à fonctionner, à paraître. Mais en moi, quelque chose restait en suspens. Comme un ancrage que je n’avais jamais trouvé.
Peu à peu, une intuition fragile est née, je devais me reconnecter à mes émotions. Les apprivoiser, une à une. La colère enfouie depuis l’enfance. La tristesse noyée dans les excès. La honte, le dégoût, la culpabilité, la peur… Elles sont revenues, non plus pour me hanter,
mais pour m’apprendre quelque chose sur moi-même.
Je voulais revoir le jour où je pourrais écrire de nouveau, où mes pensées seraient fluides, structurées, cohérentes. Et aujourd’hui, en relisant ce texte, je ressens une profonde fierté pour le chemin parcouru.
Peut-être que toi aussi, qui lis ces lignes, tu es en train de reconstruire ton fil. Sache que tu n’es pas seul·e. On peut revenir de loin, même sans carte.
Même quand le fil a cassé.
– Anonyme