Personne assise au sol, jambes repliées, à côté d’un pèse-personne et d’un ruban à mesurer. L’ambiance est sobre et évoque une relation difficile avec le poids et l’image corporelle.

TCA : Quand on apprend à haïr son corps avant de découvrir qu’on peut l’aimer

Un matin, par hasard, je tombe sur une vieille boîte à souvenirs. Parmi les photos d’enfance, les peintures à l’eau et les vieux journaux intimes, je remarque un bout de papier, abimé par le temps. Dans une calligraphie incertaine, on peut lire : Objectifs pour l’été de mes 10 ans ! Charmée par cette démarche enfantine, je rigole en lisant les premiers objectifs : Faire mon lit chaque matin, Envoyer une carte à mon amie Alice, Faire un jardin dans la cour. Jusque-là, que des choses qui me font sourire et qui augmentent l’empathie que j’éprouve envers la petite moi de dix ans. Toutefois, arrivée à la fin de la liste, le dernier objectif me coupe le souffle. Mègrir des cuisse.

Mègrir des cuisse.

Je suis là, dans ma chambre, près de 17 ans après avoir écrit ces lignes, et une douleur assourdissante retentit dans mon ventre. Sans même en maîtriser l’orthographe ni la syntaxe, j’étais convaincue, à seulement dix ans, que maigrir des cuisses était un objectif adéquat et souhaitable pour mon été. Jouer avec mes ami·es, déguster des crèmes glacées, aller à la piscine, faire du vélo ? Non… Mègrir des cuisse.

Cet exemple en est un parmi tant d’autres qui prouve à quel point la culture des diètes, le culte de la minceur, l’injonction de la beauté s’inscrivent dans les fondements de notre société, jusqu’à en contaminer le subconscient collectif et individuel. Jusqu’à s’insinuer sournoisement dans la tête d’une jeune fille de dix ans qui ne sait même pas comment écrire le mot maigrir, mais qui sait trop bien que c’est ce qu’on attend d’elle. Près de deux décennies plus tard, force est de constater que les mentalités ont peu changé. Le message qui circule, comme un secret honteux, est encore celui de l’injonction de la minceur et de l’insatisfaction constante et insatiable de nos corps. Toutes les qualités intrinsèques sont alors ignorées au profit d’une apparence « parfaite », mirage bien éphémère qui s’éloigne plus on s’en approche.

À la petite fille de dix ans, comme à tous ceux et celles qui souffrent d’une relation trouble avec leur corps ou avec l’alimentation, j’ai envie de dire que je suis là, qu’elle n’est pas seule et qu’elle est belle, tellement belle, exactement comme elle est. J’ai envie de lui dire que l’éclat de son rire ne dépend pas de son poids, que sa générosité ne dépend pas de son poids, que sa force ne dépend pas de son poids. J’ai envie de lui dire qu’elle mérite de prendre sa place, que tout ce qui lui fait croire qu’elle est de trop est un mensonge. Je la ferais danser, tourner sur elle-même, pour lui montrer combien ce corps est parfait comme il est. Et je la ferais jurer, promettre, de ne jamais laisser rien ni personne lui faire croire que son corps n’est pas le vaisseau de ses rêves, le navire de ses tempêtes, le royaume de ses aspirations. Tout le contrôle qu’on lui a dérobé, toute l’anxiété qu’elle côtoie depuis déjà tant d’années se transformeraient alors en un amour inconditionnel, inébranlable.

À la petite fille de dix ans, j’ai envie de dire qu’on s’en fout si elle ne sait pas comment écrire le mot maigrir. Que ce mot n’est pas nécessaire à son vocabulaire. Que ce qui compte, c’est de savoir écrire, et vivre, les mots lâcher-prise, indulgence, amour et liberté.

— C.

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